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Bienvenue chez les ch'ties : Un cas d'école de marketing territorial

1/3/2026

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20 février 2008 : le Nord-Pas-de-Calais découvrait en exclusivité Bienvenue chez les ch'tis, le second film de Dany Boon pendant une semaine (« chortie ch'timie »). Un pari audacieux qui allait battre les records. Une sorte d’avant-première géante qui permit d’y créer l’événement avec une comédie qui vante les valeurs du territoire : émission spéciale sur TF1, promotion par la région, stars parisiennes à Lille… Le buzz prend dans une région qui est fière qu’on parle d’elle positivement alors que le cinéma y a eu plus souvent une posture « misérabiliste » (La Vie rêvée des anges, Rosetta). Ce contraste des perceptions est justement au cœur du film qui joue sur les clichés attachés à la région pour les retourner.

Le secret ? Le concept du "Fish out of water" (le poisson hors du bocal). 🐟

On sort un personnage de son environnement naturel pour le confronter à un univers a priori hostile ou du moins peu maîtrisé. Si ce ressort a fait le sel de grands films(Les Évadés, Platoon) mais aussi plus récemment de séries mémorables (Ted Lasso, Emily in Paris, Breaking bad), il est le moteur des plus grands succès français :
• le banlieusard chez l’aristocrate (Intouchables)
• Le noble du Moyen-Âge chez les « gueux » modernes (Les Visiteurs)
• Le trader face à l'enfant de la jungle (Un Indien dans la ville)
* Un chômeur « goy » dans le quartier du Sentier (La Vérité si je mens !).

Il est toujours délicat de rire d’une communauté entre le risque de la fâcher ou de ne s’adresser qu’à elle. Et là encore, l’exercice est difficile : mettre en avant les clichés tout en rendant cet univers sympathique car Dany Boon veut valoriser sa région natale. Il décrit avec tendresse l’univers de sa jeunesse et caricature les clichés pour mieux les déconstruire.

Dany Boon travaille seul le scénario avant de le peaufiner avec deux anciens auteurs des Guignols. Il réutilise parfois des répliques de son spectacle A s’baraque et en ch’ti mais le film reste une comédie originale.

Et quelle comédie et quel succès ! Celle de tous les records avec le plus gros score en première semaine nationale (3,5 M d’entrées qui se sont ajoutés aux 555 000 de la semaine avant-première) et le plus grand score national, avec 20,5 M de spectateurs, devant La Grande Vadrouille qui régnait sur le cinéma français depuis 1966. Seul Titanic a fait légèrement mieux (20,7 M à sa sortie), mais le film de Dany Boon a dû faire face au piratage (estimé à 680 000 téléchargements). Dans le Nord, c’est même un habitant sur deux qui a vu le film.

Les italiens en ont fait un remake avec cette fois un postier du Nord qui est muté dans l’Italie méridionale. Énorme succès en appliquant la même recette.

Le film a prouvé qu'une identité régionale forte, traitée avec humour et bienveillance, pouvait devenir universelle.

À Bergues, le carillon a dû être renforcé pour accueillir les touristes. « C’est le Noooord ! »

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La planète des singes : dystopie de son temps

26/1/2026

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La planète des Singes se décline depuis 60 ans en roman, films, séries et même en bande-dessinées. On y parle à chaque fois du déclin de la civilisation humaine au profit de la race simiesque. Ce regard décalé amène à une réflexion sans complaisance sur notre société. Un regard qui s’adapte à nos enjeux sociétaux.

Dans le roman du français Pierre Boulle paru en 1963, les singes ont développé leur intelligence en la stimulant alors que l’humain a régressé par « paresse cérébrale ». Devenu moins curieux, il a progressivement perdu sa capacité à utiliser le langage. Pierre Boulle met en avant les théories évolutionnistes : l’homme ne doit qu’à lui-même d’avoir décliné jusqu’à perdre sa place en haut de la pyramide de domination des espèces. C’est alors l’avènement de la société de consommateurs des 30 glorieuses et la télévision rentre dans les foyers.

Tourné à Hollywood en 1968, le premier film est une satire de la société américaine des années 60 encore en proie au racisme et aux théories conservatrices.
Modifiant la fin du roman, le film s’achève sur une image iconique : Charlton Heston atterré devant la statue de la Liberté détruite. L’humanité n’a pas disparu cette fois à cause de son oisiveté, mais en raison de sa bêtise à jouer avec l’arme atomique. Nous sommes en pleine Guerre froide et l’escalade nucléaire bat son plein.
Des quatre suites au film de 1968, la première insiste encore sur la menace atomique quand les suivantes traitent du racisme à travers le rapport dominant/dominé et le combat pour les droits civiques. Les années 70 cherchent à s’adapter à une société multiculturelle après l’assassinat de Martin Luther King.

Quand Tim Burton reprend le flambeau au tournant du siècle, il repart du roman qu’il déploie dans un nouvel univers visuel. Cette fois, les humains parlent comme les singes pour les distinguer culturellement et non intellectuellement. Le discours porte sur la xénophobie en reprenant le thème récurrent chez Burton : l’individu projeté dans un univers étranger et pourchassé pour sa différence. A la sortie du film, nous sommes quelques jours avant les attentats du 11 septembre.

Dix ans plus tard, Hollywood réinvestit la franchise pour un préquel au film original avec « La planète des singes : les origines ». On y raconte cette fois comment les singes se sont émancipés de l’homme. Le premier singe intelligent est le fruit d’une expérience génétique. Face au risque de l’homme déclinant (Alzheimer), la tentation de l’homme augmenté se concrétise et l’amène à perdre sa singularité. Nous sommes en 2011 et Google vient de créer Deepmind, sa structure spécialisée dans l’intelligence artificielle.
Et si la série ne parlait pas de singes savants mais d’intelligences artificielles prêtes à succéder aux humains ?

En tout, dix films qui sont autant de récits en miroir dénonçant les travers de l’humanité. Chacun selon le prisme de son époque.
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James Cameron : l’art du copycat pour innover.

19/12/2025

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Nous ne sommes que les héritiers d’une d’histoire. Nous reproduisons ou nous inspirons inconsciemment de ce qui nous a précédé. De grands schémas guident nos pas : on appelle cela la culture, la tradition ou l’experience. L’école et l’entreprise sont des gardiens de cette capacité des humains à capitaliser sur les apports des générations précédentes.
Dans le business, on observe des entreprises qui reproduisent ainsi le modèle économique d’autres entreprises. L’innovation est parfois histoire de copycat (Oreo, the LEGO Group, Microsoft Windows …). Le startup studio Rocket internet s’est fait une spécialité des copycats (réplications).

Au cinéma, il en est de même entre les inspirations et les suites qui pullulent après un succès. James Cameron a émergé dans cet univers avec Paranha 2, (dont il a été viré avant la fin du tournage), la suite d’un film surfant lui-même sur le succès des Dents de la mer. Sa filmographie est courte avec seulement 10 films de fiction, et on y trouve cinq suites (avec Aliens, Terminator 2, Avatar 2 & 3) et un remake officiel (True lies inspiré de la comédie française La totale).
Il ne reste que quatre films dits « originaux ».
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  • Terminator reprend le thème de l’intelligence artificielle qui se rebelle (vu dans 2001 et lu chez Asimov), le voyage dans le temps paradoxal (vu dans la jetée) et la fin du monde (lu dans la guerre des mondes). Le talent de Cameron est d’en avoir fait un « slasher », comme Halloween, original et impressionnant malgré un budget limité.
 
  • Titanic est un midley des amours impossibles à cause des différences de classe comme pour les Hauts de Hurlevent et de la catastrophe maritime qui avait inspiré déjà plusieurs films (dont une jolie version en 1958). Loin des clichés auxquels il s’exposait, le film parvint à émouvoir la terre entière et demeure la référence du genre.
 
  • Avatar s’avère la transposition à la science-fiction de Pocahontas et Danse avec les loups. Mais c’est surtout la création de tout un univers, visuelle impressionnant et aux enjeux écologiques.
 
  • Abyss est construit sur un scénario totalement original contenant un alien aquatique comme dans le roman In the Abyss , le Roman de H.G. Wells paru en 1897. Même si l’ambiance de la plate-forme pétrolière doit beaucoup à celle de la station spatiale d’Alien. Objet d’un culte encore aujourd’hui, le film a ouvert la voie à la science-fiction moderne en termes d’effets spéciaux.

Champion du box-office avec trois des quatre plus grosses recettes mondiales, James Cameron démontre que le talent n’est pas dans l’idée mais dans l’execution.
Souvenons-nous qu’avant Meta Facebook, il y avait déjà le micro-blog Myspace et le réseau social Copains d’avant.
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The artist : histoire d’une disruption

8/11/2025

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​À l’heure où la 3D et le son immersif redéfinissent nos expériences en salle, The Artist résonne comme un puissant rappel à l'ordre. Bien plus qu'un exercice de style couvert de récompenses, le film de Michel Hazanavicius utilise le silence pour interroger notre rapport à l'innovation. 

​The artist (2011) est le film français le plus primé au monde : prix à Cannes (pour Jean Dujardin). La comédie rétro a gagné six César en France mais aussi cinq Oscars (dont meilleur acteur et meilleur film, chose très rare pour un film non américain), trois Golden globes et sept BAFTA. En tout, plus de cent récompenses.

On y retrouve le même contexte historique que Chantons sous la pluie et celui qui sera repris pour Babylon : la transformation du monde du cinéma lorsqu’arrive la disruption des films parlants.

Pour retranscrire l’impact de cette innovation, Michel Hazanavicius va amener à rendre perceptible cette révolution en permettant au spectateur de faire le chemin inverse. À l’heure où le numérique transforme l’industrie du son et de l’image, il fait un retour en arrière en proposant un film - a priori nostalgique - intégralement en noir & blanc et surtout muet.

Ce pari fou d’un film muet au 21ème siècle rappelle la dernière folie de Mel Brooks (1976) dont le titre original est justement « silent movie » et le sujet est le tournage du premier film muet depuis 40 ans. Le fameux comique américain y conservait la couleur et y sacrifiait l’artifice sonore pour un gag où la seule parole de cette comédie burlesque était prononcée par le mime Marceau.
Le cinéaste finlandais Aki Kaurismaki a fait également avec Juha, un film muet en noir & blanc, mais l’histoire avait tout d’un film moderne.

Novateur, The artist va jusqu’au bout de son pari de proposer aujourd’hui un film anachronique de 84 ans autour d’une histoire étalon du cinéma : le parallèle entre l’ascension et la chute de deux personnes comme dans les trois versions de Une étoile est née. Ce principe est symboliquement représenté par la séquence pivot dans l’escalier de la maison de production que quitte définitivement George Valentin : il descend les marches tandis que Peppy Miller les monte pour signer un contrat qui la conduira vers la gloire.

Le film parle de nostalgie mais aussi de modernité. Toute une industrie doit faire face à une nouvelle technologie. Mais cette innovation n’est rien sans les hommes et femmes qui savent s’en emparer, ce que ne parvient pas à faire George Valentin.
Au contraire, Peppy Miller amène une énergie et une façon de jouer en phase avec les attentes renouvelées des « clients ». Et cette modernité est une proximité avec le public pour susciter une émotion nouvelle, dans l’instant. Pari gagné quand on voit le succès du film.
Loin de la 3D et du son Atmos, Michel Hazanavicius nous rappelle que la modernité n’est pas dans la technologie mais dans l’authenticité du présent.
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Idiocracy : La peur millénaire face à l’innovation

12/10/2025

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En 2006, le film satirique Idiocracy peignait un futur où l’humanité avait régressé jusqu’à ce qu’un homme normal cryogénisé soit perçu comme un génie 500 ans plus tard. Derrière la blague potache, comme souvent, le cinéma touchait une crainte réelle : le déclassement intellectuel générationnel. Une angoisse qui n’est pas nouvelle, mais qui se répète à chaque nouvelle invention.

✍️L'histoire de cette angoisse commence même dès l’Antiquité. Dans son Phèdre, le philosophe Platon, citant Socrate, mettait en garde contre l’écriture : « cette invention produira l'oubli dans l'âme de ceux qui l'apprendront, parce qu'ils ne feront plus usage de leur mémoire ».

📚Deux mille ans plus tard, l’imprimerie fut perçue comme une menace pour l'ordre social et la qualité de la connaissance par la propagation de textes hérétiques ou de mauvaise qualité.

☎️Au 19e siècle, ce fut le téléphone qui fut considéré, par les intellectuels et les moralisateurs, comme une menace pour les bonnes manières, la santé et la sérénité des foyers.

📺Au siècle suivant, la télévision fut régulièrement dénoncée comme un "abrutisseur de masse". Pour le théoricien Neil Postman, elle transforme la culture en divertissement, rendant le public passif et diminuant sa capacité d'attention.

🛜Aujourd’hui, internet, smartphones et IA générative sont les cibles de nouvelles critiques. Les neuroscientifiques et les psychologues s'accordent à dire que la fragmentation de l'information et le flux constant de notifications créent une dépendance à la distraction et affaiblissent notre concentration soutenue. Une étude du MIT de juin 2025 évoquait un délestage cognitif.

Mais cette peur est-elle fondée ? Les avis sont partagés. Après des décennies de hausse, l'effet Flynn inversé montre une légère baisse du QI dans les pays développés depuis 30 ans. Certains y voient la preuve d’un déclin cognitif lié à l'omniprésence du numérique.

Pour autant, si nous perdons en concentration, nous gagnons probablement d’autres compétences. Les nouvelles générations développeraient une pensée en réseau, performante pour trouver et synthétiser rapidement des informations provenant de sources multiples. La collaboration et la créativité sont des softs skills en plein essor. Des compétences que les tests de QI traditionnels ne mesurent pas. L'idée que nous devenons plus stupides pourrait simplement refléter le fait que notre cerveau s'adapte à un monde plus complexe et hyper-connecté.

L'ironie réside dans le destin même du film Idiocracy. À son lancement, ne croyant pas dans son succès, le studio Fox annula sa sortie au cinéma. Mais le film, relégué au streaming, est devenu une comédie culte grâce à la vitalité du digital.
Qui est donc le plus idiot : le studio qui trouva le film trop stupide pour l’exploiter ou le public qui se débrouilla quand même pour le découvrir ? Je vous laisse trancher avec intelligence.
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UGC / Canal+ : le Parrain du cinéma étend son empire sur le cinéma français

14/9/2025

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Les vieilles recettes ont la peau dure. Dans l'univers du cinéma, l’histoire est cyclique, et les grands schémas de pouvoir se rejouent. L'annonce du rachat potentiel du Groupe UGC par le groupe CANAL+ Group, premier partenaire et diffuseur du cinéma français, rappelle les débuts d’Hollywood.

Un retour en arrière s'impose. Il y a 80 ans, le cinéma américain vivait sous le règne des "Big Five" : Paramount, RKO, MGM, Warner et 20th Century Fox. Ces studios ne se contentaient pas de produire et de distribuer des films ; ils possédaient également leurs propres circuits de salles de cinéma. C'était la concentration verticale à son apogée, un contrôle total sur la chaîne de valeur, du script à la projection. Cette mainmise sur l’ensemble du processus leur permettait de dicter la loi du marché en imposant par exemple le 'block booking', une pratique qui forçait les exploitants de salles à louer des lots entiers de films pour obtenir les plus rentables. Le système, jugé anti-concurrentiel, a fini par être démantelé par la Cour Suprême américaine dans le célèbre arrêt United States v. Paramount Pictures, Inc. en 1948, obligeant les studios à se séparer de leurs cinémas. Depuis cette loi a été abrogée en 2020, mais aucun studio n’a encore bougé.

Cette logique d'intégration verticale n’est pas propre à Hollywood. En France, les studios historiques Gaumont et Pathé ont également bâti leur puissance sur ce même modèle. Ils étaient à la fois producteurs, distributeurs et propriétaires d'un important réseau de salles, ce qui leur a permis de dominer l'industrie pendant des décennies. L'annonce du rachat d'UGC par Canal+ n'est donc pas une innovation, mais plutôt le retour à un modèle de pouvoir historique.
Le groupe Canal+, déjà propriétaire du producteur StudioCanal et d'une plateforme de streaming en France, met la main sur un réseau de plus de 500 salles.

Le risque serait d’étouffer la diversité créative. Pour autant, avec une part de marché qui ne dépasse pas les 11% à l'échelle nationale (certes bien plus sur Paris), la crainte d'un monopole est à relativiser. C’est ce qu’a tranché d’ailleurs l’autorité de la concurrence. La chronologie des médias est egalement un élément de réassurance.

Le cinéma est un art, mais aussi un business. Comme Corleone, le Parrain du cinéma veut garder la maîtrise de la grande famille du cinéma, du plateau à l'écran. Pour le plaisir de ses actionnaires et des cinéphiles ?

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Babylon : l'histoire du cinéma dans tous ses états

20/7/2025

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Souvent un réalisateur raconte toujours le même film. Pour Damien Chazelle, l'auteur de La la land et First man, il s'agit de savoir si on peut tout sacrifier pour ses ambitions. Ses quatre premiers films tournent tous autour de cette idée. C'est aussi à ça que l'on reconnaît un auteur, à travers la cohérence de son œuvre. Mais Damien Chazelle est aussi un formaliste qui s'attache à la façon de raconter son histoire pour lier forme et fond. C'est bien le cas de Babylon.

Le titre est un indice : recourir à la ville biblique de Mésopotamie disparue il y a deux millénaires pour évoquer une ville factice américaine née à partir de rien il y a à peine plus d'un siècle. On y parle de grandeur et de décadence, le grand Hollywood n'étant déjà plus que le succédané d'une époque mythique disparue mais dont l'héritage a subsisté. 
Sur le fond, Babylon chronique la transition brutale du cinéma muet au parlant à la fin des années 20. les similitudes avec l'intrigue de Chantons sous la pluie sont évidentes et volontaires, Chazelle étant un fan avoué du film de Stanley Donen. On trouve même quasiment la même scène avec le tournage d'un premier film parlant où les problèmes techniques se multiplient (51:00 pour Chantons sous la pluie et 1:07:00 pour Babylon).

On suit le destin de trois personnages archétypaux :
  • Jack Conrad (Brad Pitt) : la grande star du muet, charismatique et au sommet, que l'arrivée du son rendra obsolète.
  • Nellie LaRoy (Margot Robbie) : la starlette filante, incarnation de l'énergie brute et chaotique du muet, incapable de se plier à la discipline du parlant.
  • Manny Torres (Diego Calva) : l'immigrant qui gravit les échelons, l'homme de l'ombre qui s'adapte et deviendra le producteur de la nouvelle ère.

À travers eux, le réalisateur ne raconte pas seulement une révolution technologique, mais le passage d'un art artisanal, excessif et libre à une industrie hollywoodienne plus formatée et aseptisée. C'est une histoire de création, d'ambition démesurée et de destruction. il ne se contente pas de raconter une période charnière de l'histoire du cinéma, il en adopte les codes et l'énergie pour nous en faire ressentir la folie et la magie.

Pour cela, sur plus de 3 heures, il va balayer toute l'histoire du cinéma dans sa forme. Si on regarde chaque séquence, on s'aperçoit qu'elle renvoie à un genre ou une typologie différente du cinéma. Cela permet aussi de mieux comprendre le choix qui a fait polémique de la dernière séquence, véritable manifeste pro-cinéma qui clôture le film et semble - volontairement - s'en détacher.



Voici donc le séquencement minuté que j'ai pu en faire :
  • 0 - 4 :  décalé / absurde
  • 4 - 7 : pornographie
  • 7 - 9 : comédie romantique 
  • 9 - 16 : film noir
  • 16 - 21 : musical
  • 21 - 25 :  film d’arnaque 
  • 25 : référence à l'iconique film La prisonnière du désert de John Ford
  • 25-26 : comédie romantique 
  • 26 - 30 : Biopic
  • 30 : Titre « Babylon »
  • 30 - 32 :  bas fonds
  • 32 - 35 : Cinéma muet
  • 35 - 36 : burlesque 
  • 36 - 41 : film historique d'action
  • 41 - 52 : western
  • 52 - 55 : documentaire 
  • 55 - 58 : grandeur …
  • 58 - 60 : drame de la jalousie 
  • 60 - 1:07 : film psychiatrie
  • 1:07 - 1:20  : 1er film parlant 
  • 1:20 - 1:24 : LGBT
  • 1:24 : 1:33 : film d’horreur 
  • 1:33 - 1:36  : comédie musicale (avec référence explicite à Chantons sous la pluie)
  • 1:38 : le midpoint du film / inversion des trajectoires des personnages
  • 1:38 - 1:49 : "haute société" 
  • 1:49 - 1:54 : grand guignol 
  • 1:54 - 2:02 : Cotton club / Jazz
  • 2:02 - 2:07 : conte philosophique 
  • 20:07 - 2:20 : film de gangster
  • 2:20 - 2:25 : film post apocalypse
  • 2:23 - 2: 27 : action 
  • 2:27 - 2:30 : … et décadence 
  • 2:30 - 2:35 : thriller
  • 2:35 - 2:39 : romance
  • 2:39 - 2:41 : policier
  • 2:41 - 2-43 : film actualité
  • 2:43 - 2:46    : nostalgie / souvenirs 
  • 2:46 - 2:50: film méta
  • 2:50 - 2:54 : Youtube 

Damien Chazelle ne se cache pas de cette volonté, mais cela n'a étrangement jamais été relevé. C'est ici réparé !
J'ai procédé par empilement de séquences, avec des contrastes très marqués et alternant les genres - comme si Babylon était un film et plusieurs à la fois. (Damien Chazelle)
Babylon devient ainsi un film "méta" par excellence. Il utilise tous les outils du cinéma moderne (montage, son, caméra) pour raconter comment ces outils sont nés dans la douleur et l'euphorie. C'est un hommage vibrant, non pas à un Hollywood fantasmé, mais au septième art comme force brute, capable du meilleur comme du pire, un art qui se réinvente sans cesse sur les ruines de ses propres révolutions.
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Biopics scientifiques : la vraie science fiction

29/6/2025

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Depuis Méliès, la science-fiction au cinéma dépeint souvent un univers scientifique irréel et anxiogène. De Frankenstein (transhumanisme) à Jurassic Park (génétique) en passant par La Machine à explorer le temps (relativité), l'imagination prime sur la réalité.

Certains films futuristes s’appuient néanmoins sur des principes scientifiques : 2001, l’Odyssée de l’Espace est co-écrit avec le futurologue Arthur C. Clark tandis que le physicien Kip Thorne a été consultant pour l’écriture d’Interstellar. Mais on reste là encore bien au-delà du réel.

Le Biopic scientifique cherche au contraire à s’ancrer dans l’histoire, la vraie. Les premiers films du genre racontaient les inventeurs du 19ème siècle comme La vie de Louis Pasteur en 1935. C’est au tournant du millénaire qu’Hollywood a perçu que la vie des scientifiques pouvait impacter les spectateurs : Darwin (dans Creation), Charcot (Augustine), Milgram (Experimenter) ou encore Jung (A Dangerous Method) ont ainsi eu droit à leur film au 21ème siècle.

Il est vrai qu’ils ont souvent eu une vie atypique. Certains ont ainsi lutté contre de graves pathologies : le mathématicien John Nash (Un homme d’exception) sujet à la schizophrénie ou le physicien Stephen Hawking (Une merveilleuse histoire du temps) atteint de la maladie de Charcot. Pour Srinivasa Ramanujan (L'homme qui défiait l'infini), être un indien autoditacte et intuitif fut une difficulté pour s'imposer dans l'Angleterre conservatrice du début du 20e siècle malgré son génie désormais reconnu.

Le film Einstein et Eddington montre comment le jeune rédacteur des quatre articles de 1905 qui révolutionneront la physique moderne ne connut pas une reconnaissance immédiate.

Le cinéma permis également de corriger l’injustice de l’histoire quant à la place des femmes. On doit à Alejandro Amenábar d’avoir réhabilité Hypatia, la mathématicienne et philosophe du 4ème siècle dans le beau Agora : elle s’opposa à l’obscurantisme et défendît la fameuse bibliothèque d'Alexandrie.
Sorti récemment, Radioactive illustre la place de Marie Curie, née Skłodowska. C’est le 5ème film sur elle en 30 ans. Il n’y en avait eu aucun auparavant !

La science appliquée offre un terrain de jeu plus cinématographique. The current war raconte la guerre industrielle entre le promoteur du courant continu, T. Edison, et le défenseur du courant alternatif, G. Westinghouse. Lorsque Christopher Nolan filme Oppenheimer, c’est pour interroger l’histoire à travers le principe de réaction en chaîne dans la course à l’armement. Dans le cas d’Alan Turing, Imitation Game pose la question du héros qui sauve une nation qui le condamnera pour son homosexualité.

Et derrière toutes ces figures iconiques, il y a de nombreux hommes et femmes méconnus qui permettent aussi à la science d’avancer. C’est à eux que rend hommage Les figures de l’ombre à travers l’histoire de scientifiques afro-américaines (K. Johnson et D. Vaughan) qui ont dépassé les préjugés raciaux pour contribuer à la conquête spatiale.

La science est une chaîne de connaissance. Pas un film, mais une série.
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Les évadés : Comment devient-on le « meilleur film de tous les temps » ?

8/6/2025

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Les évadés trône tout en haut du palmarès des films les mieux notés par les cinéphiles d’IMDB. IMDB est le premier site consacré au cinéma avec ses 250 millions de visiteurs uniques par mois. Pour les Évadés, c’est plus de 3 millions de votants qui se sont exprimés, ce qui constitue un échantillon robuste et sans équivalent.

La particularité de cette reconnaissance est qu’elle s’est faite loin des projecteurs :
  • Le film fut un échec à sa sortie en septembre 1994 avec 16 M$ aux USA et 220.000 spectateurs en France (hors du top 100), insuffisant même pour couvrir son budget de production.
  • Les critiques furent tout juste positives (pour le Monde, « le film n’est qu’une peu ragoûtante apologie de la soumission »)
  • La cérémonie des Oscars ignora totalement le film dans son palmarès.
Pour autant, dans la petite liste personnelle de chaque cinéphile, il était bien là ce plaisir coupable pour un film pas aussi consensuel que Forrest Gump, ni aussi révolutionnaire que Pulp fiction, sortis tous deux à la même époque.

Les Évadés était alors dans l’ombre de ces deux classiques instantanés, mais suivait son destin : porté par le bouche-à-oreille, il devint progressivement le film le plus loué de l’année 1995, puis l’un des plus diffusés sur le cable. Cela augmenta progressivement sa notoriété.

En avril 1996, alors qu’IMDb s’imposait parmi les sites référents du web naissant, un premier classement sortait : le web étant alors une affaire de geeks, sans surprise, Star wars dominait, mais personne n’attendait son dauphin, ce long film en milieu carceral sans star en tête d’affiche.

Avec l’essor d’internet, les votants se sont diversifiés et rapidement, c’est avec le Parrain que les Évadés a rivalisé pour la pole position.
Depuis plus de 17 ans maintenant, le film est devenu le champion incontesté, évalué à 9,3 sur 10. Une unanimité qui se traduit par 93% de notes supérieures ou égales à 8 avec une large majorité de 10. Seul au sommet !
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Et pourtant, il s’agit du premier film de Franck Darabont, grand fan de Stephen King. Le romancier à succès fut séduit par la vision de ce réalisateur novice au cinéma au point de lui céder les droits de sa nouvelle de 80 pages « Rita Hayworth and Shawshank Redemption » pour 5.000$. Enchanté par le résultat, l’écrivain ne tient pas rigueur au réalisateur d’avoir changé le personnage de Red (« roux ») d’irlandais en noir-américain.
Plus tard, Darabout resta fidèle à King, puisqu’il réalisa encore deux autres adaptations, dont La ligne verte qui se passe également dans une prison.

Pour ceux qui n’ont pas vu le film, inutile de rappeler ici l’intrigue, d’insister sur son titre français absurde ou de rappeler le dernier mot du film symbolisant son thème. Courrez plutôt découvrir par vous-même « le meilleur film du monde », du moins selon 250 millions de cinéphiles.
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Matrix : l’éveil du Dataïsme

18/5/2025

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Lorsque l’on repense à Matrix, l’oeuvre dystopique cyberpunk des Wachowski, on constate qu’il dépasse largement le cadre de la science-fiction pour se muer en une véritable réflexion sur notre époque. Certains y ont vu une allusion aux complotismes quand d’autres font le rapprochement avec l’Allégorie de la caverne de Platon.

Matrix nous plonge dans un univers où la réalité est construite par d’incroyables flux de données. Il n’est pas avare d’effets cinématographiques plus ou moins novateurs mais très impactants (générique avec sa pluie de chiffres, dédoublement de l’agent Smith, silver bullet…).

Dans cet univers, la perspective dataïste – la croyance que les datas constituent désormais l’essence même de la réalité – se trouve incarnée par des machines impitoyables. Ces dernières représentent la force invisible de la modernité, rappelant que chaque interaction sur les réseaux sociaux et recours à un objet connecté contribuent à alimenter un système qui, tout en nous semblant nous offrir de la liberté, contrôle en fait subtilement nos comportements. Ce paradoxe, où le digital apparaît à la fois comme outil d’émancipation et asservissement, trouve un écho surprenant dans des débats actuels sur la manipulation de nos choix et la marchandisation de notre intimité.

Le film date pourtant de plus d’un quart de siècle. L’angoisse de perdre notre autonomie n’a fait que s’intensifier : nous sommes, aujourd’hui, confrontés à l’omniprésence des algorithmes qui orientent nos vies et altèrent notre libre-arbitre.. À l'image du choix symbolisé par la pilule rouge ou bleue, il nous appartient de nous déconnecter mais le faire est « douloureux » tant le virtuel nous rassure.

Le smartphone, prolongement de nous-mêmes, matérialise ce nouvel attachement aux algorithmes et notre addiction au virtuel. Dans ce contexte, nous oscillons constamment entre la promesse d’une connexion universelle et la menace d’une aliénation continue, perdant peu à peu le contrôle sur la narration de notre propre existence.

Matrix raconte avant tout cette prise de conscience de soi-même (même si les Wachowski admettent désormais avoir couplé ce sous-texte à une perspective personnelle liée à leur coming-out, sujet connecté directement à cette idée de révélation de soi dans un monde factice).

Au-delà de son impact visuel, le film reste une véritable invitation à questionner notre époque et le concept de vérité.

Une réflexion que je vous invite à poursuivre avec mon nouveau livre « Bienvenue dans le dataïsme » (Editions Rémanence), disponible sur les librairies en ligne.
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Astérix & Obélix mission Cléopâtre : l’innovation Chabat

27/4/2025

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​Alain Chabat revient à Astérix avec la sortie le 30 avril d’une série de cinq épisodes tirée du Combat des chefs. Il revient donc à un personnage qu'il avait fréquenté près d'un quart de siècle plus tôt.

Quand il s’est lancé dans sa première adaptation du héros gaulois, il n’a qu’un film à son actif. Avec Didier, il a su transformer une idée improbable – un chien se métamorphosant en homme – en un succès de 3 millions de spectateurs.
Ce coup de maître a convaincu Claude Berri, alors parrain du cinéma français, de lui confier les rênes de la franchise culte. En 2001, Chabat hérite donc de la lourde charge de succéder à Claude Zidi, dont Astérix et Obélix contre César avait attiré 9 millions de spectateurs, devenant l’un des plus grands succès des années 90.

Pour Mission Cléopâtre, Alain Chabat innove en créant une œuvre hybride, un juste équilibre entre hommage fidèle à l’univers d’Uderzo / Goscinny et explosion de son humour absurde hérité de ses années sur Canal+. Pour autant, ce mélange entre BD et télévision aboutit à un véritable film de cinéma. Mais la rupture avec la comédie française traditionnelle - symbolisée justement par son prédécesseur Claude Zidi- est réelle.

La touche du co-fondateur des Nuls est identifiable : répliques percutantes, anachronismes assumés et clins d’œil audacieux.
Chabat puise également dans son expérience personnelle avec la bande dessinée : avant ses débuts à la télévision, il s’était essayé à la BD (dans l’Antirouille). Cette sensibilité se reflète dans la manière dont il adapte les cases d’Uderzo à l’écran, respectant les compositions visuelles tout en leur insufflant une énergie nouvelle.
Mais l’innovation va bien au-delà de la fidélité graphique. Chabat réinvente les codes de la comédie cinématographique française en s’entourant d’un casting éclectique, mêlant talents confirmés (Gérard Depardieu, Christian Clavier) et seconds rôles inoubliables (Jamel Debbouze, Edouard Baer). Chaque acteur devient une pièce d’un puzzle humoristique où le burlesque cohabite avec des touches inattendues (le dessin animé dans la pyramide, l’Improvisation d’Otis, les publicités cachées, des chorégraphies décalées).

Enfin, la production se veut audacieuse, adoptant des standards hollywoodiens. Les décors somptueux, les effets spéciaux de qualité et la bande-son entraînante apportent une envergure rarement vue dans le cinéma français populaire.

Le succès est immédiat : Avec plus de 14 millions de spectateurs, le film devient le plus grands succès du box-office français depuis la Grande Vadrouille 36 ans plus tôt. Claude Zidi est battu.

En mélangeant tradition et modernité, Chabat offre une œuvre intemporelle dont les répliques continuent de résonner des décennies plus tard (le film eut droit à une ressortie cinéma en version restaurée « pour ses 21,5 ans »). Une leçon d’audace qui inspire encore aujourd’hui.

A-t-il gardé la potion magique en 2025 ? Direction Netflix pour le savoir.
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Il était une fois dans l’Ouest : l’Amérique malgré elle

13/4/2025

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Pour son 4ème western, Sergio Leone voulait les trois vedettes du Bon, la brute et le truand dans la séquence d’ouverture (11 minutes sans dialogue, ni musique). Les trois personnages sont destinés à mourir rapidement, ce qui déplut à Clint Eastwood qui déclina cette scène qui devait marquer pour Leone la fin de sa trilogie des dollars et l’ouverture de sa trilogie des « Il était une fois » l’histoire américaine.

Dans les trois "il était une fois" du réalisateur italien, Il s’agit de parler du changement d’époque et du désenchantement qui l’accompagne. Avec il était une fois dans l'ouest, le chemin de fer amène la civilisation américaine dans l’Ouest sauvage qui va disparaître. Et avec lui, une certaine Amérique.

Au début du film, un très beau plan-séquence illustre cette transformation : l’arrivée de Jill sortant du train pour découvrir, avec le spectateur, la ville en construction au milieu d’un grand espace désertique. Impressionnant !
Et dans la séquence finale, le cow-boy s’efface au profit de l’ouvrier. Seule Jill, la prostituée en redemption (unique protagoniste féminine), choisit de s’adapter au « nouveau monde » en s’occupant des travailleurs qui construisent l’avenir.
En face, trois figures mythiques disparaissent :
  • Le justicier solitaire (Harmonica), anachronique dans la société industrielle émergente,
  • Le bandit au grand cœur (Cheyenne) au romantisme désuet,
  • Le hors-la-loi brutal (Franck) face à l’ordre qui se généralise.

L’italien Leone raconte le Far West cette fois dans un film produit à Hollywood (Paramount) et tourné dans les décors emblématiques de John Ford (Monument Valley).
Mais le réalisateur italien met l’Amérique face à son histoire : la conquête de l’Ouest a été meurtrière. Et pour mettre en image ce retournement des valeurs, il transforme l’acteur héroïque du western américain (Henry Fonda) en un tueur abject, dans un parfait contre-emploi.

Mi, Do, Ré# : le puissant leitmotiv sonore est joué à la guitare électrique, puis est repris par les chœurs et enfin les cuivres de l’orchestre. Sur la partition lyrique d’Ennio Morricone qu’il qualifiait de « l’un de ses meilleurs scénaristes », Leone filme de façon théâtrale l’Amérique rugueuse des derniers pionniers comme un grand spectacle baroque, « un ballet de mort » disait-il lui-même.

Les américains lui en voudront d’avoir fait le western ultime en détournant l’archétype d’un genre qui relève de la matrice américaine (la nouvelle frontière).
Si le film est un triomphe en Europe, et particulièrement en France (toujours dans les 10 films les plus vus de tous les temps), il sera boudé par les américains à sa sortie.

Depuis, les États-Unis font face à leur "histoire (génocide indien, esclavage, Maccarthysme, lois ségrégationnistes). C’est en 2009 qu’Il était une fois dans l’Ouest est entré dans les archives nationales de la Bibliothèque du Congrès devenant officiellement un symbole culturel américain.
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Marché chinois : record en salles

23/3/2025

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Avec l'analyse des chiffres du film Ne Zha 2, retour sur un phénomène cinématographique chinois qui traduit une évolution majeure du pays mais aussi du monde économique culturelle
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La Chine s’affirme comme une puissance majeure dans un nombre croissant de domaines. Il est loin le temps où l’on pensait que l’Empire du Milieu se cantonnerait aux produits à faible valeur ajoutée. La Chine s’impose désormais dans les technologies d’avenir, grâce à un volontarisme politique et un investissement fort dans l’éducation. Cela se traduit par une place prépondérante sur le marché croissant des voitures électriques mais aussi plus récemment dans l’intelligence artificielle générative. Au-delà de DeepSeek et de Qwen (Alibaba), la Chine occupe la première place du classement mondial en termes d’impact des publications scientifiques concernant les algorithmes d’IA. Et face à l’embargo américain, le pays a annoncé récemment une avancée majeure dans le développement des puces de haute technologie avec une innovation prometteuse : le plasma de décharge par arc.
La Chine devient une puissance technologique majeure.

Parallèlement, elle se dote d’un marché intérieur qui compte de plus en plus dans l’essor de son économie. Dernier symbole de cette évolution : le succès de Ne Zha 2. Qu’est ce que Ne Zha 2 ? C’est tout simplement la suite de NeZha, un film d’animation sorti dans les salles en 2019, adaptation d’un conte historique et fantastique du 16ème siècle (L'Investiture des dieux).

Record. C’est le premier film qui dépasse le seuil du milliard de dollars de recettes en Chine. Plus fort, c’est la première fois qu’un film non hollywoodien dépasse ce seuil dans un seul pays, États-Unis compris (le record appartenait à Star Wars VII : le Réveil de la Force avec 936 M$). Plus fort encore, le film est en fait largement au-dessus du milliard, puisqu’il a dépassé les 2 Md$ de recettes, ce qui en fait le plus grand succès d’un dessin-animé, loin devant tous les Pixar, et le place déjà au 5ème rang de tous les temps. Seuls Titanic, Avengers Endgame et Avatar (1 et 2) résistent pour le moment.
Le score au box-office va continuer de progresser, d’autant qu’en Chine, Ne Zha 2 rapportait encore plus de 50 M$ (8 M de spectateurs chinois) cette semaine, un mois et demi après sa sortie.

Cette performance illustre une réalité structurante : depuis 2020, le marché chinois du cinéma dépasse celui des Etats-Unis, devenant le plus grand marché au monde. Et ses films (The wandering earth, Wolf warrior) n’ont rien à envier à ceux d’Hollywood en matière de grand spectacle, avec une vision politique nationaliste qui freine encore leur succès à l’export.
Pour autant, Ne Zha 2, sorti dans moins de 1000 cinémas aux États-Unis, est dans le top 20 américain de 2025, face à des blockbusters hollywoodiens qui ont bénéficié de trois fois plus de salles à leur sortie.

L’exportation culturelle chinoise pourrait bien être le prochain challenge.
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David Lynch : singularité américaine

2/3/2025

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Le réalisateur nous a récemment quittés. Il occupait une place quasi-unique dans le cinéma. Mais il y avait deux David Lynch.
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D’un côté, le cinéaste international au service d’un producteur. Pour le meilleur : il fit son premier film traditionnel en tournant Elephant man, drame victorien sur un scénario que lui proposa Mel Brooks. Pour le pire : il essaya de tirer de l’œuvre monumentale de Frank Herbert, Dune, un film SciFi de 2h qui contient des trous narratifs évidents. Au fil des ans, il mit régulièrement son talent au service de vidéoclips (Moby, Nine Inch Nails) et de publicités (PS2, Barilla).

De l’autre, l’artiste formaliste américain. Avec un univers si particulier pour décrire un pays qu’il connaissait bien, l’ayant silloné pendant sa jeunesse au rythme des mobilités de son père (Idaho, Washington, Caroline du Nord, Virginie). Il a été l’un des grands témoins d’une certaine Amérique. Celle cachée dans la petite ville de Blue Velvet ou les grands espaces d’Une histoire vraie. Son premier (Eraserhead) et son dernier film (Inland Empire) illustrent l’inaccessibilité de son cinéma expérimental lorsqu’il était en roue libre. Lost Highway est au contraire un bel exemple de sa capacité à faire voyager mentalement le spectateur dans un puzzle surréaliste et construire un film comme un ruban de Möbius.

Au milieu, il y eu Twin Peaks, où il s’essaya à respecter le cahier des charges de la télévision grâce à l’appui de son co-créateur, Mark Frost, qui sut canaliser sa créativité autour d’un soap opera aux intrigues tentaculaires et intégrant ses obsessions oniriques. Sa trentaine de personnages truculents, sa belle musique lancinante et ses cliffhangers stimulants créent une mythologie où Lynch semble respecter les codes télévisuels pour mieux les détourner (« les hiboux ne sont pas ce qu'ils semblent être »). Il réinventa la série TV moderne avec 20 ans d’avance. Et le dernier épisode annonça l’évolution de sa filmographie vers plus de radicalité.

Dans tous les cas, Il savait regarder au-delà des apparences, tant pour décrire la fuite des amants criminels de Sailor & Lula (Palme d’Or) que pour sonder les névroses d’Hollywood dans Mullholland Drive (meilleur film de la décennie par les Cahiers du cinéma). Pour Lynch, influencé par le voyage de Dorothy dans le Magicien d’Oz (1939), il y a plusieurs niveaux de réalité parallèle et il permet au spectateur de naviguer entre eux. Il était dans une logique de sensation.

Avant-gardiste, le cinéma de Lynch anticipait une époque où, avec les réseaux sociaux, l’art du spectacle est désormais permanent.
Il devient urgent de revoir Elephant man qui réinterrogeait à sa façon cet écart entre ce que l’on voit et ce qui est. « et plus globalement ce qui fonde notre humanité. « I am not an elephant! I am not an animal! I am a human being! I… am… a … man » y disait John Merrick.

Respect M. Lynch.
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Brazil : débat rétro-futuriste

16/2/2025

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​Est-ce que le monde numérique déresponsabilise en l’absence de l’humain ou permet-il d’être plus autonome en n’étant plus dépendant d’une bureaucratie impénétrable ?
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C’est la lecture rétrospective qu’on peut avoir de Brazil. 

Le film de Terry Gilliam est construit sur une uchronie, un présent alternatif s’appuyant sur la société de consommation des années 50 qui aurait refusé une certaine modernité.
Brazil est un film-somme où l’on sent l’influence du passé et de visions d’anticipation (Metropolis, 1984, le meilleur des mondes).

Dans ce monde déshumanisé, l’humain est au contraire omniprésent, mais cela ne donne pas plus de sens :
  • Le consommateur refuse de vieillir,
  • L’employé perd le sens des finalités,
  • Le management applique pleinement le principe de Peter,
  • L’amitié s’effondre face aux normes sociales,
  • Le débat idéologique se dilue dans le terrorisme,
  • La vérité est balayée par les théories du complot.
« Toute ressemblance avec des faits et personnages existants … ».
Au sein de cet univers déresponsabilisant, Sam Lowry, un bureaucrate rêve encore, sur un air de samba brésilienne.

La vision de Terry Gilliam est ancrée dans un nihilisme à faire fuir le grand public. C’était en tout cas la vision du producteur américain (Universal) qui refuse de sortir le film en l’état. Considérant avoir le droit de revoir l’œuvre, le producteur n’hésite pas à en modifier la musique, couper des plans violents, enlever des péripéties qui donnaient de la profondeur. Surtout ce nouveau montage change profondément le sens de l’œuvre en enlevant une fin jugée trop pessimiste. Au global, ce montage d’Universal ne fait plus que 94 minutes contre 142 minutes pour la version sortie en Europe.

Terry Gilliam a le sentiment d’affronter la bureaucratie qu’il dénonce et veut conserver l’intégrité de son film. Le débat est public : le réalisateur achète une pleine page dans la presse tandis qu’Universal interdit de montrer le montage européen aux journalistes. Cela ressemble à une transposition de la bataille d’Hernani au cinéma : deux visions du droit d’auteur s’affrontent, l’une européenne (l’oeuvre appartient à son auteur qui défend sa vision), l’autre américaine (le film appartient à celui qui l’a produit pour le proposer commercialement au public).
Le combat autour de la notion de droit d’auteur est redevenu d’actualité avec l’application de droits voisins aux créations des intelligences artificielles génératives s’appuyant sans consentement sur des œuvres déjà existantes.

Au final, face à son élection par les critiques de Los Angeles comme meilleur film de 1985, Universal cède et sort le film aux USA dans une version de 132 minutes. Le film y est un semi-échec et est boudé par les Oscars au profit de Out of Africa (produit par Universal et plus long que Brazil !). Depuis le film est devenu culte et a trouvé sa place dans la cinéphilie de beaucoup de spectateurs.
​

Qui a gagné ?
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Nous nous sommes tant aimés : film nostalgique

30/1/2025

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Le classique d’Ettore Scola a désormais plus d’un demi-siècle, un jalon important pour un film traitant de la rétrospection. À travers le destin de trois amis qui ont combattu ensemble contre les nazis, se fracassent les idéaux d’une génération sur le mur de la réalité. Le film parle tout à la fois de l’histoire de l’Italie après le remplacement de la Monarchie par la République que de l’apprentissage des réalités de la vie, plus intemporel.
Trois amis donc et trois parcours singuliers retracés sur trois décennies. Ettore Scola filme ses personnages avec une tendresse infinie. Chacun représente un stéréotype, un persona dirait-on en marketing : l’un le pragmatique ambitieux (Vittorio Gassman), l’autre le prolétaire authentique (Nino Manfredi) et le troisième l’intellectuel tourmenté (Stefano Satta Florès). Ils vont se perdre de vue, se retrouver pour mieux constater le fossé qui s’est creusé entre eux et ce qui les rapproche encore. Il y a aussi - bien sûr - une femme (Stefania Sandrelli), aspirante actrice, qui incarne pour tous les trois le mythe d’une autre vie possible, une sorte d’allégorie du désir. Le choix qu’elle fera entre les trois héros illustre la morale réaliste du film, et de la vie.
Comme un aveu d’échec, un personnage confie : « Nous voulions changer le monde, et c’est le monde qui nous a changés ».

Présentant une critique sociale et politique de l’Italie, Nous nous sommes tant aimés parle de communisme et de libéralisme, de corruption et de consumérisme, des fractures de la gauche, de l’église conservatrice mais aussi du cinéma de l’après-guerre qui a su capter l’évolution de la société italienne.
En arrière-plan, c’est même 30 ans d’histoire du cinéma italien qui sont racontés, du néoréalisme en noir et blanc à la comédie italienne en couleur : d’une liberté de filmer la vraie vie dans son environnement social à une façon plus légère de traiter les soucis quotidiens. On y croise Fellini qui tourne la Strada comme De Sica qui évoque le tournage du Voleur de Bicyclette. Le film est rempli de références cinéphiliques et de trouvailles visuelles, depuis maintes fois copiées (temps suspendu, montage rayé, passage à la couleur, photomaton…).

La musique joue également un rôle important, car elle accompagne les émotions et les souvenirs des personnages, créant des contrastes entre les différentes époques et les différents styles de vie. Elle mélange des morceaux originaux d’Armando